Il y a tout juste 500 ans. La plus belle lettre de Machiavel

Mon ami et collègue Joël Chandellier a voulu nous faire un cadeau, en traduisant en français le post sur la lettre de Machiavel, paru il y a quelque jours et très lu en Italie. Nous le publions aujourd’hui même, tout juste 500 ans après la lettre.

Il mio amico e collega Joël Chandellier ci ha voluto fare un regalo, ha voluto tradurre in francese il post sulla lettera di Machiavelli, che abbiamo pubblicato qualche giorno fa e che è stato molto letto. L’abbiamo voluto pubblicare oggi, proprio a 500 anni esatti dalla lettera.

Il y a tout juste 500 ans, le 10 décembre 1513, à Sant’andrea in Percussina, quelques kilomètres après Florence, entre Impruneta et San Casciano, Nicolas Machiavel écrivait l’une de ses plus belles lettres.

Quelques mois plus tôt, Machiavel avait perdu son travail. Il avait été fonctionnaire de la République de Florence pendant plus de dix ans.« J’aime ma patrie plus que mon âme », disait-il. Mais la république est désormais tombée ; elle n’est plus. Les Médicis, les seigneurs, les princes, sont de retour. Machiavel a tout perdu, il a perdu son travail, il est chassé précipitamment, il goûte aussi à la torture de l’estrapade, car quelqu’un l’a accusé d’avoir trempé dans un complot contre les Médicis. Il se retire dans son domaine, près de San Casciano, tout en faisant appel à ceux peuvent lui trouver un travail. Il écrit à son ami Francesco Vettori, devenu ambassadeur de Florence auprès du pape, mais Vettori hésite, perd du temps – il l’estime, il l’aime, mais ne parvient pas à l’aider.

Nicolas est sur le point de perdre espoir. Oui, il se décourage, ce même Nicolas pour lequel des siècles de sédimentation historiographique, de lectures souvent imprécises de son œuvre, ont produit l’adjectif négatif et démoniaque de « machiavélique », un adjectif qu’il aurait, lui, refusé, pour sa personne comme pour sa pensée. Nicolas est sur le point de perdre espoir, dans cette lettre d’il y a tout juste 500 ans. Je me lève et je pars à la campagne – écrit-il –, je vérifie que mes bûcherons ne se disputent pas, parfois je dois m’occuper de fraudes ou d’abus à propos du paiement et du bois. Quand il quitte le bois, à la fin de la matinée, Nicolas s’arrête pour lire quelque chose, quelque chose qui lui fait du bien : il a toujours avec lui un Pétrarque, un Dante, ou un poète mineur comme Tibulle ou Ovide. Il lit leurs amours – dit-il – et il se souvient des siens. L’après-midi, je vais à l’auberge – dit-il dans une langue que je ne fais que paraphraser – et je joue aux cartes avec qui se trouve là, je forligne pour quelques sous et nous crions à tel point qu’on nous entend jusqu’à San Casciano. Et le temps passe, et je « forligne ». « Je forligne », ça veut dire qu’il s’avilit, qu’il déchoit, qu’il se perd lui-même. Parce qu’il ne peut rester sans travail ; sans travail il a peur de devenir toujours pire. Il a honte, et il faudrait que le destin lui-même ait honte de le laisser dans une telle situation.

Mais, le soir, dit Machiavel, j’enlève mes habits couverts de boue, je mets mes habits de cour et « je pénètre dans les anciennes cours des hommes anciens où, accueilli par eux avec amour, je me nourris de cette nourriture qui seule est faite pour moi et pour laquelle je suis né ». Machiavel, dans cette cour, qui est d’abord et avant tout un espace intérieur, parle avec les anciens, Tite-Live, Cicéron, Salluste et, avec eux, avec leurs réponses et leurs questions, il est en contact avec son moi le plus authentique, retrouvant ce qui le fait être lui-même. Quand je suis avec eux « j’oublie tout souci, je n’ai pas peur de la pauvreté, je ne suis pas terrifié par la mort ».

Le résultat de ce dialogue est un petit livre intitulé De principatibus, c’est-à-dire le Prince. C’est ainsi qu’il le raconte, dans cette lettre qui, pour cette raison, est très célèbre. Et il nous dit aussi pourquoi il a écrit ce petit livre : pour travailler, pour faire comprendre aux Médicis que lui, désœuvré et avili autant que possible, ses quinze années de travail, d’expériences, de connaissance des affaires de l’État, il ne les a pas occupées à dormir, ou à jouer aux dés. C’est exactement ce qu’il dit : « je ne les ai occupées ni à dormir, ni à jouer » (peut-être qu’aujourd’hui on le traiterait de « choosy », qui sait). Qu’ils lui donnent donc du travail, même s’il doit se contenter de retourner des cailloux ou quelque chose de ce genre, parce qu’il en sera capable et qu’il suffit de lire le petit livre qu’il a écrit pour le comprendre. Et que Francesco Vettori, à qui il écrit la lettre, le comprenne bien, et, s’il le peut, qu’il l’aide.

La lettre de Machiavel a 500 ans, mais elle sera toujours lue, parce qu’elle décrit un présent permanent, même si, en tant qu’historien, je ne devrais pas parler ainsi. Chaque individu, chaque génération court le risque de forligner, de s’avilir, de déchoir, de s’éloigner de son moi le plus authentique. Nous le savons bien. Mais Machiavel, en quelques mots, montre où se trouve le courage : dans le fait de rester en contact avec ce qui, en nous, fait ce que nous sommes, avec notre travail, notre activité, les raisons de nos choix initiaux, de nos principes, la volonté d’être meilleur en restant nous-mêmes.

Au fond, c’est un message politique que l’on trouve dans la lettre – quelques courtes pages, par rapport aux grands textes qu’il a écrits – et une exhortation à avoir le courage d’entre dans cet espace avec des habits de cour, où nous « ne craignons pas la pauvreté et où nous ne sommes pas terrifiés par la mort », parce que nous sommes nous-mêmes, parce que nous le sommes avec les autres.

Peut-être que l’on ne se fiait pas à lui, parce qu’il avait aimé la république et qu’était revenu le temps des princes, et, peut-être pour cela, pensait Nicolas, on ne le faisait pas travailler. Machiavel convoque pour lui le témoignage de tout ce qui est et a été : « Et on ne devrait pas douter de ma fidélité, parce que, l’ayant toujours conservée, je ne vais pas apprendre aujourd’hui à la trahir ; et qui a été fidèle et probe pendant quarante-trois ans, comme moi, ne peut pas changer sa nature ; et ce qui prouve ma fidélité et de ma probité, c’est ma pauvreté ».

Et ainsi se termine la lettre par un salut, écrit en latin parce que les bonnes manières l’imposent, mais aussi pour garder et protéger cet voeu, qui au fond est le plus beau : Sis felix, sois heureux. Il y a tout juste 500 ans, dans ce même pays

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